L’impermanence et la mort

 

Tout est éphémère et prend fin : la chanson s’achève, la fleur se fane, la colère se tarit… L’impermanence et la mort dansent main dans la main… elles nous confrontent au temps qui passe inéluctablement, expérience de la durée et de l’espace.

 

 

La tradition bouddhiste identifie l’impermanence comme une source majeure de la souffrance humaine : puisque tout est impermanent,  l’attachement est cause de souffrance.

 

Le yogi Shabkar (1781 – 1851) dans son Autobiographie d’un yogi tibétain raconte sa triste et brutale prise de conscience de l’impermanence lors du décès de sa mère :

« Au moment où ils déposèrent les os de ma mère dans mes mains, je songeai : « A ho! Les choses de ce monde ne sont vraiment rien. […] Croyant obstinément en la permanence des choses, j’ai toujours repoussé mon retour : L’an prochain… Je viendrai te voir… L’an prochain… […] » Elle n’est plus sur cette terre où elle pouvait m’entendre quand je lui parlais et où je pouvais la contempler à loisir. […] Point n’est besoin de méditer davantage l’impermanence et la mort : ma mère m’a donné cet enseignements en disparaissant. »

 

La véritable sagesse serait-elle dans l’acceptation positive et sereine de cette impermanence ?

 

Réflexions sur l’impermanence et la mort

 

tiré de Chemins Spirituels, Petite anthologie des plus beaux textes tibétains,

Matthieu Ricard, NiL Editons

 

Chaque instant de notre vie a une immense valeur.
Pourtant, nous laissons s’écouler le temps qui nous reste comme de l’or fin entre nos doigts. Quoi de plus triste que de se retrouver les mains vides à la fin de sa vie ?

Sachons reconnaître le caractère inestimable de chaque seconde de vie.

Soyons assez intelligents pour décider d’en faire le meilleur usage, pour notre bien comme pour celui des autres.

Avant tout, dissipons l’illusion qui consiste à croire que nous avons ‟ toute la vie devant nous ”. Cette vie passe comme un rêve qui peut s’interrompre à tout moment.

Consacrons-nous donc sans plus attendre à l’essentiel pour ne pas être rongés de regret à l’heure de notre mort. Il n’est jamais trop tôt pour développer nos qualités intérieures.

 

La nature éphémère de toute chose se présente à nous sous deux aspects :

  • l’impermanence grossière – le changement des saisons, l’érosion des montagnes, le vieillissement du corps, les fluctuations de nos émotions –
  • et l’impermanence subtile, qui se manifeste au niveau de la plus petite unité de temps concevable.

 

 

À chaque instant infinitésimal, tout ce qui semble exister de façon durable change inéluctablement.

C’est à cause de cette impermanence subtile que le bouddhisme compare le monde à un rêve, une illusion, un flux perpétuel et insaisissable.


Si la pensée de la mort doit sans cesse habiter l’esprit du pratiquant, elle ne doit pas pour autant le rendre triste ou morbide, mais au contraire l’inciter à employer chaque minute de sa vie pour accomplir la transformation intérieure à laquelle il aspire.

 

Nous avons tendance à nous dire : ‟ Je vais d’abord régler mes affaires actuelles, mener à terme tous mes projets, et une fois tout cela fini, j’y verrai plus clair et pourrai me consacrer à la vie spirituelle ”.

 

Mais en raisonnant ainsi, nous nous leurrons de la pire des manières, car non seulement notre mort surviendra infailliblement, mais le moment et les circonstances qui la provoqueront sont absolument imprévisibles.

Toutes les situations de la vie ordinaire, le simple fait de marcher, manger ou dormir peuvent soudain se transformer en causes de mort. C’est ce que le pratiquant sincère doit toujours garder à l’esprit.


Au Tibet, les ermites qui allument leur feu le matin s’entraînent à penser qu’ils ne seront peut-être plus là le lendemain pour en allumer un autre. Ils considèrent même qu’ils ont de la chance si, après chaque expiration, ils peuvent inspirer de nouveau. La pensée de la mort et de l’impermanence est pour eux l’aiguillon qui les encourage chaque jour à poursuivre leur pratique spirituelle.

 

Khyentsé Rinpotché

La vie est aussi éphémère qu’une goutte de rosée à la pointe d’un brin d’herbe. On ne peut arrêter la mort, de même qu’on ne peut empêcher les ombres de s’étirer au soleil couchant. Vous pouvez être extrêmement beau, vous ne séduirez pas la mort. Vous pouvez être très puissant, vous ne l’influencerez pas davantage. Même les richesses les plus fabuleuses ne vous achèteront pas quelques minutes de vie supplémentaires. La mort est aussi certaine pour vous que pour celui qui a le cœur transpercé d’un poignard.

 

Un jour, un rude Tibétain du Khampa vint offrir une pièce de tissu à Droubthop Tcheuyoung, l’un des plus éminents disciples de Gampopa, pour lui demander des enseignements. À plusieurs reprises Droubthop Tcheuyoung renvoya le Khampa en dépit de ses multiples supplications. Comme celui-ci insistait, le maître prit finalement les mains de l’homme dans les siennes et lui répéta trois fois:
— Je mourrai; tu mourras.

Puis il ajouta:
— Voilà tout ce que mon maître m’a enseigné. C’est tout ce que je pratique. Médite simplement là-dessus. Je te promets qu’il n’y a rien de plus grand.

 

L’idée de la mort tourne l’esprit vers le Dharma, elle nourrit l’assiduité, et elle permet, pour finir, de reconnaître la radieuse clarté de la dimension absolue. La mort devrait toujours être l’un des sujets essentiels de vos méditations.

 

Lorsque la véritable compréhension de l’impermanence aura commencé à poindre dans votre esprit, vous ne vous laisserez plus emporter par la discrimination entre ami et ennemi, vous serez à même de déchirer l’épais enchevêtrement des activités distrayantes et futiles, vous serez capable de puissants efforts, tout ce que vous ferez prendra la direction du Dharma, et vos qualités s’épanouiront comme jamais auparavant.