Personnalisez vos oraisons funèbres par Philippe Bouvard

Personnalisez vos oraisons funèbres est une invitation à faire preuve d’originalité dans un éloge funèbre. Philippe Bouvard casse les codes et livre des exemples humoristiques dans cet article paru le 4 novembre 2011 dans le Figaro.

Personnalisez vos oraisons funèbres 

par Philippe Bouvard

Le turnover des vivants et des morts vous contraint fatalement, si vous êtes en meilleure santé que vos amis, à prononcer leur éloge funèbre le jour où vous les accompagnez jusqu’à une dernière demeure où ils ne vous convieront jamais. Comment, lorsqu’on n’est pas familier de l’art oratoire, affronter cet exercice de style devant un auditoire auquel le chagrin et l’émotion n’ôtent pas tout sens critique ? Voici, en tenant compte de la personnalité des de cujus, quelques suggestions.

Philippe Bouvard personnalisez vos oraisons funebres

credit photo @AgipLeemage

Pour un comédien de renom

 

Tu as sans doute trouvé ton meilleur rôle. Dans quelques minutes, tout le monde t’applaudira et les grincements que tu entendras durant ta descente ne seront pas ceux d’une critique qui croit toujours devoir chipoter sur le talent des artistes mais ceux de la poulie affectée à ton ultime travelling. Pour une fois, tu ne reviendras pas saluer après avoir rendu l’âme comme tu le faisais sur les planches lorsqu’elles ne se limitaient pas à quatre. Ciao l’artiste !

Pour un grand séducteur

 

Tes innombrables veuves sauront enfin où tu passes tes nuits. Te voilà calmé pour l’éternité. Toi qu’on décrivait comme « tirant sur tout ce qui bouge », tu n’as plus que des voisines immobiles. Les jolies femmes qui te font un brin de conduite fugace aujourd’hui garderont ton souvenir même si elles remplacent dès demain sur leur table de nuit ta photo par une autre. Tu ne seras plus un amant mais une référence. On évoquera ton tempérament. On rappellera tes saillies. Tu nous quittes trop tôt. Le temps t’aura manqué pour reconnaître des enfants qui, de ce fait, sont dispensés de porter ton deuil. La grande faucheuse sera ta perpétuelle compagne. Dors avec elle dans une paix qu’aucun délire de l’esprit et qu’aucune pulsion du corps ne viendront plus troubler.

Pour une ancienne maîtresse

 

Ma puce n’est plus. Ma copine est morte. Si tu m’entends – ce qui serait surprenant eu égard à la surdité qui t’avait frappée ces dernières années – tu dois te demander pourquoi je suis ton Bossuet. Car parmi tes ex, il y avait de la concurrence. Mais c’est moi qu’on a tiré au sort. Dans le bataillon de tes amants, j’aurais été un passant de la passion, un stagiaire de la bagatelle, un surnuméraire du déduit, n’ayant eu droit qu’à une seule nuit en ta torride compagnie. Peut-être ne t’en souvenais-tu pas et ne m’aurais-tu pas reconnu dans la rue. Moi, je n’ai oublié aucun détail. De notre rencontre devant un night-club où tu avais tellement bu que tu ne savais plus où tu avais garé ta voiture, de l’offre – aussitôt acceptée – de te raccompagner chez toi avec la mienne, du dernier verre que j’ai bu sur tes lèvres chaudes et de ta gentillesse le lendemain matin, lorsque après une ultime étreinte, tu m’as dit suavement après m’avoir appelé un taxi et alors que je te demandais quand nous nous reverrions : «Sûrement un jour, le monde est si petit.» Hélas ! je ne t’ai retrouvée que pour te perdre. C’est la vie.

Pour un homme politique

 

Je me souviens qu’au cocktail organisé à ta permanence pour ton quatre-vingtième anniversaire, tu nous avais laissé entrevoir – et tu me regardais fixement, moi ton éternel suppléant – la possibilité de transmettre enfin ta circonscription à un jeune. C’est bien la première fois que tu tiens une promesse. Mais je ne suis plus jeune puisque je viens d’atteindre l’âge où nos électeurs prennent leur retraite. Tu as vécu dans les palais de la République et on a parfois évoqué ton destin national mais, faute d’avoir accédé au sommet, on t’a refusé les obsèques qui t’auraient valu drapeaux en berne et honneurs militaires. Au culot et au charme plus qu’à la compétence, tu as été ministre de tout ce qui n’allait pas quand tu entrais au gouvernement et qui périclitait davantage dès lors que tu t’en occupais. D’habitude, on n’est pleuré que par ses proches. Mais je ne crains pas de dire que ce sont surtout ceux qui ne te connaissaient pas qui te regretteront.

Pour une vedette de la télévision

 

Tu nous as encore bien fait rire, voilà trois jours, lorsque, tout de suite après l’annonce de ton décès, la chaîne qui t’employait a rediffusé tes prestations les plus hilarantes. Tu n’es pas un défunt comme les autres. Les vidéothèques te garantissent la plus joyeuse des postérités. Grâce à leurs archives, on se tapera sur les cuisses dans plusieurs siècles en entendant ton histoire du plombier barbu. Alexandre le Grand, Einstein et le père Hugo seront sortis du dictionnaire que tu survivras encore à travers cette gaieté que tu ne partageras plus.

Pour un milliardaire

 

Permets à un ancien condisciple de cette classe de troisième que tu as fuie afin de réussir brillamment dans l’immobilier tandis qu’une montagne de diplômes ne lui assurait que le smic, d’avoir, pour une fois avec toi, le dernier mot. Ta mort nous a d’autant plus touchés que nous pensions que ton immense fortune te vaudrait d’être mieux soigné que le vulgum pecus. Certes, tu t’es offert une concession à perpétuité dans une nécropole renommée avec une belle dalle de marbre où ton nom scintille en lettres aussi dorées qu’au fronton du siège social de ton groupe. Mais ton épouse a décliné le privilège que lui offrait un préfet ami de t’inhumer dans le parc de ton domaine solognot de peur qu’un mort de plus ne plombe les bridges qu’elle compte substituer à tes chasses.

Pour un centenaire

 

Tu étais né avant la Grande Guerre, tu t’es marié durant la drôle de guerre, tu disparais au moment où, dans le monde, on n’en déclare plus aucune tout en se battant un peu partout. Tu auras été témoin de l’avènement du micro-ondes, des jeux vidéo, de Facebook, de la climatisation, de l’écran plat. Tous progrès dont – inexplicablement – on a privé la prison où nous allons t’abandonner. Tu t’étais préparé à l’éternité en t’accrochant comme une ventouse à toutes les opportunités de l’existence. Tes lumières parfois vacillantes nous ont fait de l’ombre durant un demi-siècle. Je romprai avec la tradition qui pousse à déclarer sans rire devant une tombe fraîchement creusée «Tu es irremplaçable» en usant d’une autre formule, plus franche : «Tu es enfin parti, nous sommes toujours là et ta caisse de retraite se réjouit de déposer une gerbe plutôt que son bilan.

Une certaine vision de la mort

On reconnait le style acerbe de l’humoriste littéralement obsédé par la mort depuis son plus jeune âge. A tel point qu’il a écrit « Je suis mort. Et alors ? » où il met en scène sa propre mort, dans un style comique et sérieux.

L’humour ne va pas sans vacherie. Philippe Bouvard

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Enfin, si vous avez envie d’écrire et personnaliser une oraison funèbre de façon authentique, je vous invite à suivre mes conseils.